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Chapitre 17
Habiter, cohabiter :
sur lexemplarité
IV - 17.1 L'énigme du mal
Une recherche des constituants fondamentaux de lhabiter fait immédiatement apparaître un registre quon pourrait qualifier de mystique de lhabiter, tant son vocabulaire et ses réquisitions empruntent au langage du sacré (vide supra). Cest, nous lavons rappelé, lidéogramme chinois représentant le verbe habiter en figurant un homme devant lautel où brûle la flamme du sacrifice, cest lamour sacré de la patrie, le frisson sacré des exaltations nationales, ce sont ces enthousiasmes que, souvent, linstitution religieuse accompagne ou ritualise. Linaliénabilité et la consubstantialité du sol et du soi sexpriment par lautel : LArabie Saoudite est une mosquée
La paix, cest, étymologiquement, le pieu (indo-européen : *pag- : enfoncer) qui délimite le territoire (le païen, paganus, étant au-delà des bornes, pagus, du monde civilisé). Le pacte (pangere, pactus : enfoncer), cest lenregistrement dans le sol qui associe (tel le fatrangena malgache, poteau de fondation et doffrande qui a la vérité : tanghena, pour racine et qui donne aussi son nom au poison dépreuve, le tanguin, Cerbera venenifera Steud.) ou départage les protagonistes. La religion de lhabiter engage probablement les motions les plus archaïques de la psyché et lanthropologie, qui montre à quelle rétorsion peut être soumis lhomme qui empiète sur le territoire de lautre (lintrus, le maraud, le casseur), révèle homo sapiens comme un être territorial. Mais cest lhistoire, et cest lactualité de cette fin de millénaire, alors quapparaît, plus que jamais, la vérité de ce mot du philosophe : Toutes les guerres sont civiles, car cest toujours lhomme contre l'homme qui répand son propre sang (Fénelon, Dialogue des morts, 1715), qui nous interroge sur les dérives, tragiques ou criminelles, du droit au sol. Le patriotisme - lamour sacré de la patrie - est-il donc, selon le mot célèbre de Samuel Johnson, le dernier refuge des coquins ? Tel est le scandale de ce droit que les idéaux du droit moderne ont relégué dans le champ du non signifiant ou de linsignifiant, droit dun naturel, ou supposé tel, sur son territoire, dont le droit daubaine ou le droit pérégrin constituent une illustration archéologique et dont les crimes xénophobes, nationalistes ou racistes, et la purification ethnique, au cur même de lEurope, démontrent la permanence. La qualification de lhabiter remonterait donc, à rebours des idéaux des sociétés libérales, idéalement affranchies des contraintes locales et des nécessités reproductives, à lactivité dun éthotype territorial, résistance au cohabiter daujourdhui.
Droit daubaine : droit en vertu duquel le seigneur recueillait les biens de létranger (albain ou aubain : lat. alibi) soumis à sa protection. Droit exclusivement régalien à partir du XVIème siècle, il est supprimé par la loi du 14 juillet 1789. Droit pérégrin : juridiction à laquelle était assujetti, à Rome, létranger non-ennemi, exclu du connubium, du commercium et des droits politiques. Lensemble de ces dispositions constituant un ius gentium spécifique.
Plus jamais ça, une fois de plus titre un point de vue du Monde à propos de la guerre des Balkans (20 avril 1999) qui voit dans la Shoah la clé qui permet de déchiffrer ce chaos, quand le philosophe du droit Ronald Dworkin, précédemment cité, déclare (Le Monde du 27 avril 1999) : Au début de notre siècle, certains intellectuels prophétisaient que le nationalisme connaîtrait le même sort que les maladies infectieuses : on finirait par léradiquer. Force est de constater, hélas, que les maladies infectieuses sont de retour et que le nationalisme est devenu notre plus gros problème. Curieusement, la philosophie politique na, sur ce sujet, rien à dire (les italiques sont nôtres). Et peut-être, en effet, lactualité rend-elle dautant plus nécessaire le retour sur un sujet qui a donné lieu à la plus importante production intellectuelle de la modernité que cette production nous laisse dépourvus devant le retour où la permanence de lirrémédiable. Avec ce sujet dont la charge dhumanité relègue tout autre sujet dans une relativité profane, cest la nécessité qui nourrit le négationnisme ou banalise lextermination (un problème de robinet dans un devoir de physique ; il y a un four crématoire au fond de chaque jardin...), ce sont ces raisons qui préexistent à leurs arguments et que la raison et la pédagogie sont impuissantes à réformer quil sagit, du même coup, didentifier. Avec les mots de ceux qui, avec le génie des mots ou lexhaustivité documentaire ont dit comment, notre propos est de contribuer à instruire le pourquoi. Comprendre que les crimes contre lhumanité sont des crimes de lhumanité oblige à examiner selon quelle contrainte, loi ou servitude linhumanité de lhumanité peut prospérer et cest donc ici en fonction dun problématique universel de territorialité, analysant lantisémitisme comme une passion qui a lhabiter, le droit au sol, pour système et lextermination comme une pathologie moderne de cette réquisition quil sera argumenté.
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(Une version de la première partie de ce chapitre a été publiée dans la revue Alinéa, n° 11, 2000, sous le titre Habiter, cohabiter, vivre ensemble, introduite par le résumé suivant :
Un défi majeur du cohabiter daujourdhui, alors quhomo sapiens, presque inaperçu dans sa niche écologique originelle, a réalisé linjonction biblique : "Croissez et multipliez-vous !" (Genèse, I, 28) - la planète étant devenue un village où la communication est la règle et la coexistence la nécessité - cest que la réunification de la famille humaine se heurte non seulement aux différences que la dispersion de lhomme sur le globe paraît avoir solidifiées, mais aussi aux appropriations identitaires qui le justifient à sinscrire dans une terre et à en exclure létranger. Lobjet de larticle est de tenter de comprendre, à partir de lanalyse de ses dérives les plus extrêmes, et spécifiquement du génocide des juifs dEurope centrale, doù procède ce droit au sol dont nous semble participer cette négation radicale qui sexprime dans lextermination de lautre homme. Comprendre que les crimes contre lhumanité sont des crimes de lhumanité constitue donc le difficile propos de ces pages. Faisant nôtre le constat de Julien Benda, en 1936, un des rares intellectuels à avoir prévu, contre ce quil appelait loptimisme démocratique, la tragédie à venir : "Cest la rançon dune éducation rationaliste de nous rendre étrangère à peu près toute lespèce humaine" (Mémoires dun clerc), nous pensons que le rôle des clercs est de tenter de regarder le négatif en face.)
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